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Le téléphone sonna à 9 heures. Sweeney, qui ne s’était pas remise de son émotion, avait tellement froid que le café – brûlant – ne la réchauffait plus. Elle avait monté le thermostat à trente-cinq degrés, s’interdisant d’aller au-delà. Le présentateur de la météo à la télévision annonçait une journée « chaude et magnifique ». Les passants, dans la rue, allaient en manches courtes et les enfants portaient encore des shorts. Sweeney, elle, grelottait. Elle se sentait gelée jusqu’aux os.
Le spectacle de son tableau l’accablait. Quand retentit la sonnerie du téléphone, la jeune femme décrocha avec empressement, heureuse de cette diversion.
— Candra à l’appareil. Je vous dérange ?
— Non, pas du tout, répondit l’artiste. À propos d’hier…
— Oh, ne vous excusez pas ! s’exclama Candra, l’interrompant. J’aurais dû deviner que vous n’alliez pas les supporter. Margo est odieuse tandis que Carson ferait enrager une sainte.
— Le sénateur n’avait d’yeux que pour vous, lâcha Sweeney sans réfléchir.
Elle se reprocha aussitôt sa franchise. Elle avait toujours conservé une certaine réserve avec Candra.
Mrs Worth eut un rire cynique.
— Carson court après tout ce qui bouge ! Le comparer à un chien serait une insulte à la gent canine. Mais il a son utilité. C’est pourquoi Margo reste avec lui.
Sweeney s’abstint de tout commentaire. Les McMillan étaient des clients de Candra. Il paraissait peu opportun de les dénigrer.
— Je vous ai vue monter en voiture avec Richard hier, poursuivit la galeriste d’une voix hésitante.
Sweeney s’alarma.
— Il commençait à pleuvoir, et j’avais mes dessins. Votre mari m’a déposée chez moi.
La main de Sweeney se crispa sur le combiné. Elle espérait que Candra allait en rester là.
Peine perdue cependant.
— Richard peut se montrer très courtois. Un reste des vieilles valeurs qu’on lui a inculquées en Virginie.
— J’ignorais qu’il était originaire de cet État, remarqua Sweeney, polie.
— Il a gardé son accent. J’ai eu beau insister, mon mari a toujours refusé de prendre des cours de diction.
Sweeney se souvint alors que le milliardaire parlait de façon légèrement traînante. On ne pouvait toutefois assimiler la Virginie au Sud profond, or Candra semblait insinuer que Richard s’exprimait comme un paysan. Sweeney n’avait nulle envie de parler de lui. Surtout avec sa future ex-femme…
— Vous savez que nous sommes en train de divorcer, reprit celle-ci d’un ton désinvolte. C’est une décision conjointe. Richard et moi sommes séparés depuis un an. Depuis votre arrivée à New York, en fait. La procédure suit son cours, mais l’arrangement financier pose quelques problèmes. Richard manque de générosité. Enfin, les divorces sont rarement des transactions amicales.
— Effectivement, concéda Sweeney, discrète.
Elle ne tenait pas à encourager Candra à s’étendre sur le sujet. Elle espérait même plutôt l’amener à parler d’autre chose.
— À propos, Richard en a parlé, hier ? s’enquit Mrs Worth.
C’est sans doute la vraie raison de son appel, pensa Sweeney.
— Parlé de quoi ? demanda-t-elle d’un ton neutre.
La plasticienne se félicita, puis s’irrita de sa duplicité. Elle n’avait aucune raison d’éprouver un sentiment de culpabilité.
— Du divorce, précisa Candra.
— Non, il n’en a pas touché mot.
Ce qui était vrai.
— Cela ne m’étonne pas. Richard est tellement discret !
L’amertume perçait dans la voix de Candra, qui poursuivit après un court silence :
— J’ai remarqué, hier, à la galerie, que mon mari vous dévorait des yeux.
Sweeney se sentit de nouveau gênée. La situation pouvait vite devenir compliquée. Aussi se promit-elle de ne pas céder à ses pulsions passagères.
— Richard a été tellement prudent depuis notre séparation ! avoua Candra. Je n’ai jamais pu savoir s’il avait des maîtresses ou pas. Alors quand j’ai vu la façon dont il vous regardait hier… Cela a éveillé ma curiosité.
Que d’amertume chez cette femme ! songea Sweeney, qui répugnait à s’attarder sur le sujet.
— Il se peut qu’il ait préféré la solitude.
Candra eut un rire cynique.
— Richard, rester chaste ?! Cela m’étonnerait fort. Mais s’il y a quelque chose entre vous, je ne m’en formaliserai pas. J’ai rencontré un autre homme que j’apprécie beaucoup et dont la compagnie est bien plus agréable que celle de Richard.
Comment mettre un terme à ces confidences ? Sweeney frissonna. Elle tira une couverture à elle et s’enveloppa dedans.
— J’espère que vous serez heureuse, finit-elle par dire.
Candra ricana.
— Oh, je doute que ce soit une histoire sérieuse. La vie est courte, et les hommes ne manquent pas ! Pourquoi s’attacher ? Mais j’espérais que Richard s’intéressait à vous, je l’admets.
— Quoi ? s’exclama Sweeney, ébahie.
— Ne soyez pas choquée ! s’exclama Candra. Il peut bien avoir une maîtresse, ou même dix, je m’en moque. Je souhaite seulement qu’il se montre un peu plus généreux, et qu’on en finisse. S’il s’éprenait de quelqu’un, Richard serait impatient de se libérer. Je le connais, je sais comment il se comporte quand il est amoureux.
Candra se tut, puis elle eut un petit rire.
— Nous avons passé des moments formidables ensemble, ajouta-t-elle.
Sweeney faillit lui avouer que Richard l’avait invitée à dîner.
La prudence l’arrêta. De toute façon, elle avait refusé de sortir avec lui. Elle ne tenait ni à s’immiscer dans les conflits des Worth, ni à ce que Candra lui vante les performances sexuelles de son mari. Elle changea de sujet :
— J’avais pensé apporter quelques-unes de mes nouvelles œuvres à la galerie.
Elle regretta aussitôt ses paroles : elle craignait de confronter son art, étrangement criard, au regard d’autrui.
— Vous ne tenez pas à parler de Richard, n’est-ce pas ? lança Candra d’une voix enjouée, avant de retrouver un ton plus professionnel. Je serais ravie de voir ce que vous faites. Je me suis inquiétée pour vous, Sweeney. Vous semblez moins productive qu’avant.
— Oh si, je peins ! bafouilla la jeune artiste.
— Oui, je sais, et vous pensez que c’est nul. Mais je crois qu’un avis extérieur s’impose. Quand voulez-vous nous amener ces tableaux ? Je tiens à être présente.
Il n’était plus possible de temporiser.
— Que diriez-vous de cet après-midi, s’il ne pleut pas ?
— Parfait, dit Candra. Je n’ai pas de rendez-vous, je serai là.
Sweeney raccrocha et s’emmitoufla encore plus dans la couverture. Elle fut prise d’une vive angoisse. Elle allait devoir confronter ses doutes au regard d’une professionnelle. Cette perspective l’affolait. Enfin, au moins saurait-elle si son travail avait une quelconque valeur.
La jeune femme grelottait. Pourquoi ne parvenait-elle pas à se réchauffer ?
Candra raccrocha et enfouit son visage dans l’oreiller. Une grande main flatta son derrière nu.
— Tu n’es pas arrivée à tes fins, remarqua Kai. Je t’avais prévenue !
Le jeune homme embrassa la nuque de Candra, fit courir ses lèvres jusque dans le creux de ses reins, plus préoccupé de sa libido que des soucis financiers de sa maîtresse.
En temps normal, Mrs Worth appréciait les assiduités de son amant, à la fois vigoureux et inventif. Elle s’écarta pourtant de lui. Kai insista. Sa main, qui s’était arrêtée sur les fesses de Candra, se remit en mouvement.
— Arrête ! s’écria celle-ci. Je n’ai pas envie de recommencer ! Et tu devrais t’inquiéter, toi aussi. Si Richard refuse de se plier à mes exigences, tu vas te retrouver au chômage.
— Il y a du travail ailleurs, remarqua le play-boy avec une telle désinvolture que Candra eut envie de le gifler.
Ses doigts poursuivirent leur exploration. Mrs Worth ne put s’empêcher de haleter.
— Pas au prix que je te paie, remarqua-t-elle.
— Je retomberai sur mes pieds.
Kai imprima un rythme régulier à ses doigts. Candra mordit l’oreiller pour ne pas crier. Pourquoi flatter l’ego – déjà disproportionné – de ce garçon ?
La directrice de la galerie Worth, furieuse, s’écarta de nouveau.
— Tu n’as pas arrêté de regarder Sweeney, hier ! Je croyais qu’elle n’était pas ton type.
Un sourire retroussa la bouche pulpeuse du don Juan.
— C’est moi qui ne suis pas son type, Candra. Sweeney est sexy, et puis cette chevelure, ça finit par donner des idées à un homme. Quant à ce pull-over rouge qui lui moulait les seins, c’était quelque chose !
— Je n’ai pas remarqué, cracha Candra.
Kai s’intéressa de nouveau à elle et, cette fois, elle s’abandonna à ses caresses. Cependant, la jouissance n’oblitéra en rien ses soucis. Candra allait devoir trouver un autre moyen que Sweeney pour obtenir ce qu’elle voulait de Richard. Elle envisageait même de s’adresser à un autre homme afin de payer les dettes qu’elle avait contractées en un an. Après s’être séparée de son mari, elle avait été prise d’une frénésie dispendieuse : voyages à l’étranger, vêtements de marques, meubles de prix. Dans un premier temps, Mrs Worth n’avait pas cru à ce divorce, persuadée que Richard se radoucirait – et paierait ses dettes. Mais ses tentatives de réconciliation avaient été vaines. Richard l’avait définitivement repoussée.
Candra lui avait pourtant caché ses infidélités. Simplement, elle avait commis une erreur en se vantant d’avoir avorté de leur enfant. Par bêtise, par bravade. Richard ne le lui avait pas pardonné.
Candra se passerait donc de lui et jouerait son va-tout : Carson McMillan.
La directrice de la galerie Worth avait couché avec le sénateur – et conservé des preuves de son forfait. Elle saurait persuader Carson que l’enfant était de lui. Elle lui expliquerait que Richard, convaincu d’être le père, avait demandé le divorce après avoir eu vent de l’avortement. Le politicien serait alors obligé de couvrir une partie des dettes de Candra.
Et si Carson McMillan avait le malheur de regimber, elle saurait lui opposer des arguments imparables.